De Val-Jalbert à la Silicon Valley

Par Franck La Pinta et Sandrine Théard

Connaissez-vous Val‑Jalbert? 

Val-Jalbert est un « village de compagnie ». C’était une entreprise qui était propriétaire du site et des bâtiments. Situé près du Lac St-Jean au Québec, il est fondé en 1901 par Damase Jalbert, propriétaire d’une usine de pâte à papier issue de la pulpe de bois. L’emplacement est idéal, car l’énergie nécessaire à l’actionnement des machines peut être produite par les deux chutes de la rivière Ouiatchouan, respectivement de 72 et 35 mètres.

  

Damase Jalbert a créé un village ouvrier, modèle d’une nouvelle société dans laquelle il imagine patrons et employés vivre en harmonie (ou du moins à proximité). Le rêve du fondateur du village semble se réaliser, au moins en ce qui concerne le niveau de vie : un excellent plan d’urbanisme est établi et le village est doté de toutes les commodités, seulement accessibles à cette époque à certains habitants aisés des grandes villes : l’électricité, des canalisations d’eau, le téléphone et même des cabinets d’aisance à l’intérieur des maisons. Val-Jalbert, cette utopie de ville modèle et autonome, possède sa propre gare de chemin de fer, son service de police, de pompier, une caisse populaire, un hôtel, un magasin général, une boucherie, une école et une église. En 1920, quelque 900 personnes y résident dans 80 maisons, pour un loyer très faible qui va de 4,18 $ à 19 $ mensuellement. 

  

Hélas, la pâte à papier à base de pulpe de bois sera « ubérisée » en quelques années par la pâte à papier chimique et après avoir été confrontée à des problèmes financiers, l’usine fermera ses portes en 1927, précipitant l’abandon du village ouvrier. 

  

Pourquoi vous en parler? 

  

Parce que depuis ma visite, j’ai assisté à plusieurs formations et séminaires où l’on parle d’innovation. Et, à chaque fois, je repense à Val-Jalbert et me dis que l’on n’a rien inventé… Franck La Pinta, de visite au Québec cet été, a aussi visité cet endroit. J’avais hâte d’échanger avec lui, et le remercie de se prêter au jeu avec moi dans ce billet. 

  

S.T : Franck, pourquoi as-tu été marqué par la visite de ce village? 

F.L: Le développement des cités ouvrières est lié à la Révolution industrielle. Il s’agissait de loger des ouvriers, souvent émigrés, et donc loin de leur domicile d’origine, à proximité des sites de production. Cette politique « paternaliste » des patrons envers « leur » main‑d’œuvre, avait un double objectif : prendre en charge chaque instant de la vie de l’ouvrier, pour assurer son bien-être, mais aussi pour mieux le contrôler. Ce mouvement s’appuyait lui-même sur les théories de Saint-Simon. Il ne s’agit donc pas de faire preuve d’un angélisme béat, mais ce village est une trace de ce qui animait des hommes comme Damase Jalbert : il cherchait à expérimenter une nouvelle forme de société qui puisse concilier l’ambition économique et la prise en compte du bien-être social, à trouver l’équilibre instable entre deux notions qui apparaissent aujourd’hui encore trop souvent contradictoires. 

  

S.T: Quelle a été ton impression du village? 

F.L: La première impression est celle d’une réflexion très aboutie afin de parvenir à une ville qui puisse vivre en quasi autarcie, puisque tous les services essentiels étaient présents. Val-Jalbert est une sorte de laboratoire social grandeur nature. Il serait intéressant de savoir quels enseignements auraient pu être tirés de cette expérience, quand on s’interroge aujourd’hui sur de nouvelles formes d’urbanisme, à l’articulation entre vie privée et professionnelle, à la mixité sociale… 

On est également tenté de se demander si une telle initiative, à condition qu’elle soit adaptée à la réalité économique et sociale d’aujourd’hui, pourrait encore éclore. En effet, ces notions de coexistence entre performance économique et sociale sont au cœur des réflexions actuelles. 

Sandrine, penses-tu qu’il soit encore possible aujourd’hui d’avoir des utopies économiques ou sociales? 

  

S.T: Parles-tu vraiment d’utopie au sens étymologique? Est-ce illusoire aujourd’hui de croire aux deux simultanément? Dernièrement, j’entendais un DRH mentionner être parti en Californie pour s’inspirer de modèle d’entreprises ayant créé des écosystèmes locaux. Il vantait leur côté visionnaire, expliquant que certaines arrivaient à créer des communautés types villages, où l’on se concentre à t’offrir tous les services. Des primes sont accordées en fonction de la proximité entre ton domicile et ton lieu de travail. Je pensais alors à Val-Jalbert et me demandais où était l’innovation? 

On ne fait que reproduire un modèle que l’on a laissé tomber ces dernières années tu ne penses pas?

 

F.L: Sans tomber dans la caricature, je pense que l’accélération du temps économique, la pression concurrentielle et le mode de répartition et de financement du capital des entreprises rendent ce type d’initiative difficile à reproduire aujourd’hui. Les entreprises sont dans une position délicate en raison d’une attente paradoxale des citoyens qui demandent aux entreprises de s’impliquer dans la société civile et de jouer un rôle actif face aux grands enjeux de société et, dans le même temps, on développe une forme de méfiance face au risque de marchandisation ou de privatisation de certains pans de la société civile.

 

S.T: Val-Jalbert récupérait, à mon avis, les bénéfices de son modèle social sans avoir ce côté marchandisation de son « branding ». Il était donc précurseur de la création d’une marque employeur, en faisant tout simplement ce qu’il avait besoin de faire pour avoir des employés. On parle de plus en plus d’innovation sociale avec une volonté collective de résoudre des problèmes économiques et sociaux en référence à des principes, des valeurs et des normes partagées. Ne crois-tu pas que c’est ce que l’on voit émerger aujourd’hui?

 

F.L: J’ai le sentiment que les actions des entreprises en matière d’innovation sociale sont aujourd’hui fortement orientées sur leurs collaborateurs et moins sur la société civile dans son ensemble. La raison en est peut-être une forte concurrence sur le sujet de l’attractivité employeur. On le voit avec les entreprises de la Silicon Valley, qui doivent faire face à une forte concurrence sur des profils que toutes recherchent. Ces entreprises ont donctoutes développé des infrastructures, des services, des commodités (conciergerie, restaurant, pressing, salles de sport, piscine...) pour faciliter la vie au quotidien de leurs collaborateurs, mais surtout les fidéliser en installant une forme d’habitude dans ces usages, en amenant dans la sphère de l’entreprise des moments qui étaient traditionnellement en dehors. C’est l’inverse du télétravail. Mais, on voit que ce type d’approche, s’il est plébiscité par les collaborateurs, et notamment les plus jeunes, n’est pas exempt de critiques : certains habitants de San Francisco ont manifesté contre ces entreprises auxquelles ils reprochent d’être responsables de l’inflation des loyers, ou encore de provoquer des embouteillages monstres qui contribuent à la pollution.

 

S.T: Il y a certainement un équilibre à trouver et à assurer à ses collaborateurs. J’ose espérer que l’économie collaborative s’invitera davantage dans le social. Finalement, de Val‑Jalbert à la Silicon Valley n’y aurait-il qu’un pas? Les entreprises doivent aujourd’hui trouver une nouvelle place au sein de la société civile en raison de deux mouvements de fond : un retrait du pouvoir public sur de nombreux sujets en raison des contraintes de déficit budgétaire public (santé, éducation, aménagement du territoire...), et une attente forte des citoyens pour un comportement éthique et responsable des entreprises, en matière sociale, écologique, économique, financière. C’est une opportunité à saisir pour les entreprises, une nouvelle dimension de leur réputation en tant qu’acteurs de la société civile. Dans le même ordre d’idées, lire l’article d’Olivier Schmouker : Et si vous vous inspiriez d’un article en management de... 1928!

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